J'avais emmené avec moi pour le finir, au cas où je serais seul présent, le dernier livre d'Anne Cauquelin :
"Fréquenter les incorporels", un essai intéressant sur le numérique et l'art contemporain. Il s'appuie sur la notion d'incorporels dégagé par les stoïciens et tend à montrer l'importance du vide, du virtuel, du temps dit "réel" et de l'espace sans perspective, ceci aussi dans une optique anti-idéaliste. Intéressant, très bien observé mais l'impasse est faite sur le caractère imprenable de la matière précisément, celle-ci inexistante.
L'observation de l'immatériel contemporain (net et numérique) et la justification des créations qui fabriquent avec le vide perd de sa puissance si cette immatérialité n'est pas comprise comme négation même de la matière, de son existence. Ce qui n'est pas, absolument pas, la négation du corps et des corps, bien au contraire. La primauté donnée aux sens (vue, ouïe, toucher, etc) par l'immatérialisme dit bien toute l'importance du corps.
L'immatérialisme, c'est du corps organique (et organisé selon une Loi jugée comme Divine) au contraire du matérialisme qui est l'affirmation des incorporels (et des
"corps sans organes" montré par Artaud et Deleuze).
Evidemment, c'est ma lecture récente de
Berkeley ("les trois dialogues entre Hylas et Philonous") qui me conduit à entendre
les immatériaux contemporains comme expression de non-matière. L'invitation est faite avec Berkeley de reconsidérer la croyance que nous portons à l'objectivité issue de l'analyse scientifique, objectivité toute abstraite et qui n'a pas d'existence en réalité. Reconsidérer le poids de l'abstraction quand celui-ci fait tâche d'huile sur la réalité concrète et la recouvre quasi totalement subsume le réel. Je suis d'accord pour affirmer que cette tâche d'huile est une tâche de plomb et qu'elle pèse lourd dans les jugements que nous portons via des perceptions soumises à la pression rationnelle et objective.
J'avais fini le livre, il ne m'en restait plus beaucoup à lire, quand Mourad m'offre une bière bienvenue. Bien sûr ce qui me vient à l'esprit et que j'avance ici sur l'immatérialité contemporaine ne sont que des suppositions, des ébauches, un brouillon informe que je vais sûrement creuser et vérifier. Mais quelques intuitions me laissent entendre qu'il y a aujourd'hui un rapport conflictuel déterminant entre le matérialisme finissant la modernité et un immatérialisme oublié dont on pourrait redécouvrir la pertinence "post-moderne".
Je ne peux pas en quelques lignes, là, argumenter davantage d'autant plus que les conséquences sont assez bouleversantes pour pas mal de croyances.
Kamel discute à la table d'à côté de sujets sensibles qui ont trait aux différences de culture entre le moyen-orient et l'occident, des questions de sexe, de religion et de liberté. C'est animé. Les arguments des uns et des autres se tiennent et tiennent à convaincre. Ils ne tiennent qu'à ça , que pour ça d'ailleurs, pour convaincre au final et dominer le sujet abstrait de la conversation, le sujet concret de celui par qui le discours opposé passe.
Ils n'en viennent pas aux mains, non, parce que le plaisir de la conversation prime sur la volonté d'avoir raison.
Ce qui me fait penser qu'il n'en va pas de même avec la guerre contemporaine où le plaisir à l'exercer a disparu parce que l'art martial a lui aussi disparu au profit du but final à atteindre. L'absence d'art dans le combat fait que la distinction entre professionnels et amateurs de combat est mise à mal. Ce qui a pour conséquence que ce sont les amateurs, les civils en masse, qui sont le plus gravement touchés par la guerre sans art. Car les pratiques sans art où les arts pratiquement sans art touchent tout le monde, professionnels comme amateurs mêlés. C'est un fruit aussi de la démocratisation, de l'égalité et des prétentions à atteindre un objectif. La chose de l'art par exemple (qui se vide de ses qualités, comme pour échapper à l'emprise du plus grand nombre), celle-ci perdant de sa matière.
Mars n'est pas en forme et même si son efficacité fait mouche, avec les frappes chirurgicales, dont les effets collatéraux font tâches, ce sont les populations civiles qui paient les frais de cette brutalité de chirurgiens viandeurs.
La disparition des objets d'art, dans la création contemporaine, envisageaient son report dans l'"art de la conversation" (ce tableau de Magritte en porte le nom :
http://www.anduin.pwp.blueyonder.co.uk/Art/magritte2.jpg). Une esthétique qu'on a pu dire "relationnelle", pour enfoncer le clou des liens créés, pointait sur ces formes d'art hors les Beaux-Arts.
Mais, bon chic bon genre, elle n'envisage jamais la question du conflit, question on ne peut plus centrale aujourd'hui. Tabou total, il s'agirait de penser l'altérité constitutive des êtres sans comprendre que cette faille, le face à face forcément conflictuel, perçue comme faillite, est au contraire une ouverture. Une ouverture même sur l'éthique.
Cette ouverture est un fait naturel, une loi naturelle que la coutume embrasse quand le droit ne l'institue pas dans le texte. Le net et le numérique immatérialise ce fait dans un accomplissement qui va au delà de la simple matérialité. Pour atteindre quelque chose de plus profond et qui a rapport à l'inconnu de l'esprit.
Là, pas d'objectivité ni de science, juste des faits et des pratiques, un au delà du bien et mal rêvé par tout ceux qui ont pu développer une position éthique et esthétique, les deux se croisant, le point de croix étant le point de paix. Les fils formant cette rencontre en fin paisible sont d'ordre dialectique et martial, avec un certain art pour tisser l'ensemble de ce qui peut habiller et habiter.
J'entendais discuter à la table de Kamel, sur le comptoir quelqu'un écoutait et je m'en allais heureux de cette rencontre copyleft en vacance (sans "s").